grains de mémoire
Le carré est ma trace préférée, carré matriciel qui grouille sur le jute,
flotte, se matérialise avec le crépi, ou bien se fond dans la trame de la toile.
Il est un ancrage,
un grain
de mémoire, qui
s'impose dans la géographie
aléatoire du tableau.
Et de grain en grain, se racontent des histoires de réminiscences qui
naïvement chahutent sur les fils du jute ou les
reliefs de crépi, comme autant d'apparitions
passagères, aux
incessantes combinaisons.
Chaque grain de mémoire est un îlot d'absolu. Un éclat de mémoire intempestif qui a échappé au vide, à l'absence, à la peur, au mépris, à la haine. Un éclat de mémoire qui vibre de toute cette douleur traversée, et de son éveil à la grâce.
[kle:r]

Tous mes tableaux racontent des bribes d’histoires, fragments fragiles
ou déterminés de tentatives de parcours, amorces d’aventures, empreintes plus ou
moins convaincues de leur nécessité, parfois affolées par leur effacement,
s’accrochant alors à quelque salutaire aspérité de la toile ou du crépi, pour
témoigner de leur témérité à être là. Je fouille dans cet écheveau de matières
et de traces, de lignes et de signes, comme une archéologue qui cherche à donner
vie à de très ténus tessons de couleurs, des fils presque invisibles de trame,
d’improbables débris de matière. Je gratte, je frotte, je ponce la surface, je
creuse parfois jusqu’à révéler la toile vierge en réserve, jusqu’au filigrane,
pour laisser apparaître des bouts d’histoires nouées dans le grain de la toile.
Tout un monde se laisse surprendre, insouciant et pathétique, que j’exhume avec
acharnement, le plus fidèlement possible. Nouage de l’infime dans les mailles du
jute.
Des éclats de peinture ont résisté à l’usure de la brosse: ils sont aériens, immatériels, charnels, frénétiques, striés, insatisfaits, estompés, flottants, ou carrément insolents. Le carré est le vestige identifiable de ces luttes organiques, il marque le temps de mes toiles, qu’il soit petit, minuscule même, parfois insignifiant, ou plus lisible, voire théâtral.

« Capter l’énergie dans la trace, pour me dire :
ce n’est pas possible, cela vivra. »
Nacer Khemir,artiste tunisien
